Voilà, j'allais mourir. En y repensant, c'était la fin logique de ma pitoyable existence. Décédée dans un accident de la route à tout juste seize ans. C'était triste, mais bon. Ma pauvre mère allait sûrement me pleurer de toutes ses forces, j'avais de la peine pour elle. Mais elle serait bien la seule. Oui, car dans le domaine social, ma vie était un véritable désert. Je n'avais pas d'amis. Personne. J'avais toujours cru que j'étais anormale, une erreur de la nature sans doute. Et à présent elle venait la corriger. Pas de chance.
Je gesticulai sur mon siège, la ceinture de sécurité m'écrasant les poumons, et ma main tâchée de sang en rencontra une autre. Elle était inanimée. D'abord intriguée, puis soudain terrorisée, je tentai de produire un son avec ce qui n'avait même plus le mérite de s'appeler cordes vocales. Un seul mot m'échappa. Un seul cri :
— PAPA !
Mes sanglots me gênaient pour respirer, et je ne voyais pas beaucoup mieux que tout à l'heure. J'étais tellement occupée à m'apitoyer sur mon sort que j'en avais oublié mon propre père. Ou du moins son corps inanimé, qui gisait juste à côté de moi. Peut-être était-il déjà mort ?... Non ! Impossible. Je me serais donnée des claques pour avoir penser une chose pareille.
Bien décidée à nous sortir tous les deux de ce pétrin - j'avais bel et bien perdu la raison - je me tortillai dans tous les sens, et un nouveau cri de détresse que je m'apprêtais à laisser s'échapper resta coincer dans ma gorge.
Alors que je croyais avoir perdu l'usage de mon odorat, une forte odeur d'essence se propagea dans l'habitacle. J'en grimaçai, geste extrêmement douloureux. Soudain, je m'immobilisai. De l'essence ? Pour peu que le moteur eut été endommagé pendant l'accident, et nous aurions droit à un feu de camp, avec nous comme bois à brûler. Je priais vivement pour que cela ne se produise pas avant que nous ne soyons sortis d'affaire – si jamais il nous restait ne serait-ce qu'une infime chance de nous en sortir. Mes yeux me piquaient, et avant que je n'en devine la raison, une fumée dense se frayait un chemin parmi nous. Je suffoquai, puis mon c½ur se serra. Mon instinct de survie s'enfuit, tout comme mes forces l'avaient fait. Nous allions mourir, maintenant. Et j'allais souffrir, alors que j'avais escompté une mort rapide, très rapide. Et indolore aussi, si possible.
J'entendis alors qu'on trafiquait la carrosserie. J'étais en plein délire. J'en eus la confirmation lorsque je vis le corps sans vie de mon père se faire tirer hors de l'habitacle. Mon envie de nous sauver était si forte qu'à présent j'en avais des hallucinations. Je ne savais pas que la folie faisait partie du processus. Oui, c'était cela. J'étais en train de mourir. Mon Dieu ! La mort ne pouvait décemment pas être aussi inconfortable, c'était la moindre des choses. Et puis, c'était beaucoup trop long.
Deux mains fermes agrippèrent mon poignet. Je sursautai, et des spasmes me secouèrent de la tête au pied. Ah, enfin ! Mon délire atteignait son comble. Plusieurs paires de mains aussi fermes que les autres me hissèrent à l'extérieur, mais je m'en fichais. De toute façon, ce n'était pas vrai. Je serais bientôt morte. Aller, encore un petit effort... Non. La mort n'arrivait toujours pas. Tous mes os me faisaient souffrir le martyr, l'intense lumière du jour m'aveuglait, le brouhaha de folie qui s'était installé aussi soudainement me donnait une atroce migraine, et la mort ne venait pas. Il lui fallait une invitation ou quoi !
Quelques secondes plus tard, je ne ressentais plus aucune sensation, et je me sentais basculée dans l'inconscience.
Mais qu'importe. La mort me tendait la main, et je la saisissais en souriant.
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